lundi 17 novembre 2008

At the end of the universe

Picart avait fait un rêve. Il s'était assis en tailleur, encore tout attendri par un long sommeil. Il raconta :
- Pendant que je montais par un chemin recouvert d'une fine terre de schistes et de granits gris, je voyais au loin la crête d'une chaîne de montagnes enneigées. Au-dessus, une boule de lumière dorée rayonnait enveloppant tout mon champ visuel. Au coeur de la sphère je distinguais Siddharta Gautama, le Bouddha, l'éveillé. Dans la position du Lotus, une main en signe de bénédiction, l'autre au centre du ventre formant l'Om mudra, Sakyamouni portait sur le visage la joie et la sérénité d'un accomplissement sans nom. J'y devinais un léger sourire plein d'esprit. De son corps émanait cette lumière qui concentrait une spirale de forces électriques fluides autour d'un homme qui se tenait debout, bras écartés, comme pour embrasser le monde. J'eu soudain une sensation de chaleur à la poitrine et l'impression que mes yeux ne faisaient qu'un avec ceux du Christ représenté, là, juste devant moi. Le Bouddha au milieu du ciel sur la montagne et le Christ en-bas dans la vallée devant une foule... Non, je vous assure ce n'était pas Woodstock...
Teren voulu réagir, mais le moment était au silence.

Les larmes de Shiva...

- Tu ressembles à Sri Ramana, lançais-je à l'un d'eux. Tous restaient silencieux. Le plus hardi, celui que j'avais visé fit un pas vers moi, et, sans geste particulier, se contenta de me répondre simplement d'un sourire presque satisfaisant. Alors je questionnais franchement.
- Que vas-tu faire là-haut ?
Tout en maintenant son sourire, il me renvoya la question :
- Et toi ?
- C'est pour voir la plaine dans toute son étendu. Et, aussi, pour réussir un exploit physique parce que je ne suis pas très sportif dans la vie courante.
- As-tu eu connaissance des enseignements de Sri Ram ? Me demanda-t-il.
- Oui. J'aime la personne, le maître et sa joie.
- Es-tu satisfait ?
- Non. Je crois qu'il me manque encore quelque chose.
- Ah bon ! Pourquoi ? Sri Ram disait : « Si vous êtes satisfaits, je suis heureux ».
- Alors je serai bientôt satisfait, et toi bientôt heureux. Lui dis-je.
Nous nous quittâmes sur ces mots, silencieusement. Je reprenais le chemin et partais le premier. Le groupe demeura dans son silence et me suivit, à quelques mètres de distance, dans mon pas. Après deux bonnes heures de grimpe sous le soleil, j'arrivais enfin au top. Il faisait bon. Un vent rafraîchissant me frôlait en permanence. J'entendais distinctement les bruits de la ville, surtout les klaxons. Les indiens aiment klaxonner, ils expriment de cette manière ce qui les rend heureux : le mouvement. Dessous les nuages qui s'étalaient autour du sommet je contemplais Tiruvanalaleï, la sainte cité, centre de pèlerinage d'un monde pieu. Au loin, sur toute la plaine, se concentrait un brouillard, une nappe de coton d'un blanc bleuté encore humide.
Je déposais mon sac et mon bâton. J'avais gravi Arunachala, la colline sacré, le centre du monde des initiés shivaïtes, le saint des saints, le Mahat guru duquel émane l'Enseignement des enseignements. Le saint homme, Sri Ramana Maharishi, avait vécu dans cet univers. Chaque grotte l'avait abrité, chaque sentier l'avait porté pendant ses extases. Chaque pierre, chaque plante, chaque animal, craintif ou féroce, l'avait connu et entendu prier. Tout juste assis au sommet, je perçus dans mon retrait une voix qui appellait doucement. Je me levais et m'approchais en découvrant un groupe de yoguis assis derrière les petits feuillus. Trois brahmanes étaient en méditation près d'un saddhu en retrait total. Une quatrième personne préparait un repas qu'il m'invitait bientôt à partager. Celui-ci, en s'approchant, me confia respectueusement :
- Baba médite depuis trois ans, il est entré en samadhi le bienheureux, et nous nous relayons chaque jour, chaque nuit pour veiller auprès de son âme !
Le thé fut servi, suivi d'un bouillon de légumes très clair et accompagné de quelques cacahuètes. Ce qu'il y avait d'insolite à ce moment, c'était la diversité des hôtes et la simplicité du partage. Les convives augmentaient rapidement au fur et à mesure que les aliments étaient distribués. Tous les écureuils de la montagne semblaient être conviés, ils venaient pour prendre les petits bouts de charité qu'ils partagaient, non sans réserve, avec les rats et les singes voisins. Il me paraissait qu'on tirait les bouts jusqu'à ce qu'ils arrivent à ceindre le tour de taille de tous. Le saddhu restait dans sa posture immuable, le regard lointain, les lèvres trempées de temps en temps avec du thé de la main d'un brahmane tout dévoué et digne.

Le char solaire

Nous quittions les sables chauds en remontant le lit d'une rivière asséchée. Nos instincts prenaient l'eau comme de vieilles barques à l'étang, nous pensions en commun et j'agissais à la manière d'un prophète, convaincu et libérateur. Ses yeux de biche pleins de chaleur m'envoûtaient facilement. Dès que nous fûmes arrivés dans notre case, à l'abri des regards, je la ceignis de mes bras. Nos souffles s'approfondirent, et je sentis brusquement mes longues et innombrables phanères qui commençaient à se tendre. L'inspir et l'expir s'accéléraient, le yin et le yang tournoyaient aux rythmes des pulsions de nos coeurs. Le yin ondulant comme le serpent, prudent et sournois, et le yang furieux comme un sar Assyrien. Quelque chose se passait, qui donnait à penser ailleurs, un cri de corneille sur le toit de palmes d'une case voisine, un toussotement sec et bref venant de nulle part et allant partout pour trouver un écho, des litres d'eaux jetés sur le sol...

Les souvenirs attendent nos instants d'inattention, ces temps morts où l'on est relâché, détendu, ils rappliquent pendant nos silences comme des mouches sur un organique quelconque. Comme sur la Piazza Navona un été en août, où je croquais ces couples distraits, assis devant l'obélisque, ces oiseaux de couples qui pensent à eux et parlent dans une langue hyper codée. Je dessinais leurs silhouettes légères et parfumées, pendant qu'ils roucoulaient rondement avec fierté. Les formes étalées de mes cryptopathes enlacés rendaient sur le papier ocre la lumière des tons de couleurs dominantes, chaudes et généreuses, sans complaisance juste par charité. Lakshmi dévorait ma vie à des milliers de kilomètres. Les destins se croisent sur des routes incertaines, quand un vent d'amertume se brise à l'horizon.

Après que je l'eus embrassée, elle se retira dans un spasme hors du temps. Nous reprenions un peu d'air, un peu de fraîcheur et nous nous enfoncions l'un dans l'autre, si près que dans nos mouvements ophidiens le temps et l'espace semblaient fusionner. La peau brunie de ses ancêtres reluisait sous les gouttelettes de sueur, je goûtais à sa fièvre nuptiale pleine d'espérance. J'étais rempli d'un sentiment profond, quelque chose d'impersonnel. Lakshmi fermait les yeux. J'oubliais tous mes souvenirs pour être tout au présent. Le ventilateur brassait l'air chaud dans une ronde interminable et le sifflement des hélices couvrait tous les bruits extérieurs. « Embrasse-moi... », disait-elle, allongée sur la natte de paille mouillée, « ...fais-moi l'amour, encore... ». Son français délicatement indianisé nourrissait toutes mes forces avec soin. Jamais je n'avais eu autant de vigueur, mes muscles se durcissaient et son corps s'ouvrait comme une fleur de lotus. Elle s'était épanouie sous une lune de marbre. En quittant la nuit, tous deux, nous nous sentîmes accomplis, remplis d'une fraîcheur indescriptible

dimanche 2 novembre 2008

Les larmes de Shiva

L'évènement n'eut rien transformé dans l'esprit de Teren, sans l'addition subtile des offrandes qui se démultipliaient dans un univers onirique. La chaîne de petites fleurs blanches étoilées, qu'elle portait à son cou, diffusait un parfum qui subjuguait lentement toutes ses pensées, et surtout les plus sombres d'entre elles. Depuis douze années, elle n'avait cessé de nourrir l'espoir qu'un jour, parmi des milliers d'autres hommes, son « ami des merveilles » jaillirait soudainement et l'emporterait dans son monde. Comme un oiseau qui scrute les fêlures de l'écorce, par-dessus et par-dessous les branches d'un arbre exposé en plein ciel, elle tournait sur elle-même, espérant et espérant toujours redécouvrir cet autre qu'elle avait aimé de toute son âme.

Elle referma la boîte remplie. Et, dans sa robe de coton bleu achetée la veille chez un marchand musulman, elle joignit les paumes de ses deux mains près de sa poitrine, se pencha légèrement, puis sorti de l'emprise hypnotique des entités volatiles qui maintenant sommeillaient au fond du coffret de santal. Oublier, c'est perdre. Pensait-elle. Mais, de probabilités en probabilités, elle en vînt au fait : un espoir sans fondements ne pouvait que la mener vers les conditions d'une existence insatisfaisante. Les images percutent les mémoires et, parfois, comme des atomes bombardés de fausse lumière, créent des saveurs sans lendemains. Teren oublia un temps ce qu'aimer signifiait. Elle s'était repliée. Pourtant, ce matin, elle eut envie de donner. Elle s'éveilla au sens du geste des mains jointes au coeur : « Anjali », qu'elle faisait machinalement chaque jour à chaque rencontre. Elle compris en même temps ce que le don pouvait être, espace vide pour soi-même afin de recevoir pour l'autre. Ses yeux clos, le regard tourné vers ses profondeurs, elle chanta le « pranava », la syllabe magique « om ».

Les bougies brûlaient au milieu des pèlerins venus nombreux pour la nuit de Mahadeva. Des milliers de personnes s'étaient rassemblées dans l'enceinte du temple d'Arunachala. Shankar se trouvait près du bassin sacré dédié à Shiva, le noir, dans une cuisine où l'on alimentait un foyer pour la cuisson du riz. Assis sur les talons, il fixait le gendarme dans le feu, bleu et transparent comme le corps éthéré de l'univers. Il murmurait :
- L'esprit s'élève plus facilement quand on a le ventre vide.

dimanche 12 octobre 2008

Survol de l'Eden

Après quelques semaines de préparation et d'impatience, nous survolons les Balkans, passerelle entre l'Europe et l'Asie. Cette région a vu croître et décliner plusieurs civilisations : Grecque, Romaine, Byzantine et Turque. Quelle galère pour les peuples, quelles avanies ont eu à subir ces masses de gens, paisibles dans leurs campagnes. Hier encore... Derrière le hublot, des nuages apparaissent et disparaissent, se forment et se déforment comme de la mousse au gré des courants. De temps en temps, de furtifs éclats de lumière surgissent pour m'éblouir, tandis que la chaleur s'amplifie dans mon corps passif. Pas de réaction brusque, aucune rébellion, j'accepte le message, ou plutôt je contemple cette vérité.
Ainsi, l'âme des peuples contemple l'histoire, ses merveilles et ses pires horreurs. Picart dort, profondément. Près de nous une vieille femme marmonne. Ses mots sont de véritables énigmes. D'une religiosité lascive, une oraison du bonheur, sûrement, exhale son humeur. Mon coeur bat à toute vitesse. Maintenant je suis gagné par la fatigue. Et j'ai sommeil. Dans quelques heures nous serons à Mumbaï. Je m'endormais pour rêver au-dessus des nuages, à dix mille mètres d'altitude environ. Dès mon réveil je regarde Picart souriant, tranquille.
- Tout va bien ? demande-t-il, régénéré par une sieste aérienne.
- Ca va, j'ai eu quelques impressions.
- Moi aussi, dit-il, j'ai fait un rêve étrange. Des ronds de nuées comme des baisers qui descendaient du ciel ; c'était un feu d'artifice, une fête populaire bizarre. Des choeurs d'anges frappés de lumières éphémères et des milliers de soleils, sous les arcanes du monde, dont la foule muette, remplissaient mon coeur de joie.

mercredi 28 mai 2008

Les Montagnes bleues

"Si on change constamment de place pour forer un puits, on ne trouvera jamais d’eau."
Ramakrishna

( La scène a lieu chez les Todas de Mukurti peak, dans les montagnes bleues au sud de l'Inde. Cette communauté perpétue une tradition celtique.)

Le maître dit :

— Ce qui sauve, c’est la religion pour les masses, gouvernées par les besoins de base et s’éveillant lentement à la vie de l'âme. C’est la philosophie pour ceux qui affectionnent les idéaux et qui guident les peuples. Et, pour ceux qui voient dans le monde des symboles, les mythes et les réalités supra-physiques, c’est la voie étroite de la sagesse qui libère. Cela ne veut pas dire que les uns et les autres ne soient pas mêlés dans leurs affects. Au contraire, tous les niveaux de perception et de lucidité s’interpénètrent. Tous les hommes se rassemblent dans le cœur de Dieu. Et quelles que soient les images de la divinité qu’ils se taillent, dans les formes du langage ou dans la chair, tous se retrouvent au seuil de la mort, comme de simples êtres abandonnés à l’inconnu. La sagesse consiste à savoir où l’on se trouve, dans notre propre évolution spirituelle et à agir en conséquence ; elle est le lien entre les différents mondes de la pensée humaine. La foi quant à elle est un acte pur, l’espoir en action.

Un disciple questionne :

— Mais quel est le rapport entre la religion et la philosophie ?

Le maître répond :

— La religion fabrique des dogmes sur lesquels s’étayent des modes de vie, alors que la philosophie élabore des systèmes de compréhension ou du moins des lignes d’approche et d’appréhension de la vérité. L’âme pense le monde et le corps, lui, délimite le champ d’action de la conscience. Tout comme l’église organise sa communauté autour de ses rites propres, vous êtes astreint à agir dans le cercle dynamique produit par votre personnalité. C’est à travers la liturgie que les prêtres entretiennent la vitalité des mythes et des symboles, comme champs de potentialités, pour « les petits », ceux qui ne voient pas encore, pour qui le monde de la signification demeure voilé. Les fidèles, tout au long du sacrement, sont traversés par des signes qu’ils assimilent peu à peu sans interprétations. Les philosophes et les prophètes sont pénétrés constamment par des faisceaux de lumière, des segments de significations qu’ils reproduisent grâce à leur génie créateur.
Un soir chez Lange, Charles HORACE.

mardi 27 mai 2008

L'Oracle de Delft

L’Oracle de Delft

« La vie est faite de morceaux qui se joignent irrésistiblement »
Anonyme

Il est dix-sept heures cinquante à l’horloge de la gare, je quitte Amsterdam. Mon sac à bout de bras, une cigarette aux lèvres, je regarde à travers la porte vitrée du wagon. Elle fait des spirales avec sa longue silhouette au milieu des gens. Elle s’éloigne lentement, au rythme du train qui s’en va. La fumée du tabac ambré s’éparpille dans le couloir et plaque un voile devant mes yeux. Je cherche ma place dans le compartiment, lascif et rêveur.

Une aventure revient dans mon esprit, et m’anime pendant que je m’installe confortablement dans un fauteuil. Elle était là, sur le quai, stoïque, debout et bras croisés, sans l’esquisse d’un sourire, elle me voyait partir. Elle acceptait de rester seule. Elle paraissait insensible et froide, dénuée de toute impression. Pendant que son « salut ! », plat et légèrement moiré, résonnait dans ma tête, elle, docilement, s’élançait vers un avenir qui m’échappait sûrement. A quoi pouvait-elle songer, anonyme, en se glissant dans la foule de voyageurs ?

Nous avions passé ensemble quelques moments torrides, pendant lesquels chacun de nous eu pu vivre l’amour ; celui de deux amants, vital et charnel, sans tricheries, sans inhibitions. Je ne parle pas de l’amour allégorie, celle qu’on fouille dans les sépulcres d’un savoir religieux. Non. Je parle d’un amour fugitif et singulièrement modéré, d’une ondée palpable et rafraîchissante, quelque chose de très vivifiant en somme. Cet amour-là commence avec un acte. Et cette union générique, chaque jour nous envoûtait, comme un charme.

Pendant que nous étions tout deux liés, au bord d’un lit, une chaise ou contre un arbre, comme dans un rite dans le Macumba, nous étions absents à nous-mêmes, tout absorbés dans nos deux corps serrés. Pour l’un comme pour l’autre, c’était de la magie pure. Mais, cela naturellement n’était qu’un aspect, génial ! dans l’art de l’union. Cette expérience s’accompagnait d’autres découvertes, elle chevauchait les visions d’une réalité sensible, plus abstraite, qui survenait sans manquer au fil des jours.

Inévitablement, le temps arriva où la répétition finit par éroder nos ardeurs. Tel un rythme ourdis dans nos vies encore trop vulnérables, cela devint presque banal. Nous avions craint de devenir deux êtres sans substance, habitués, placés côte à côte, et de ne plus exprimer ou ressentir l’un pour l’autre qu’un tiède attachement. Pour cette raison, et peut-être pour bien d’autres encore, cela nous convenions ensemble de l’oublier. Ou plutôt, nous gageâmes de le garder intact, à l’abris de toutes velléités et au plus profond d’un éternel silence.

Nous décidâmes ensuite de rejoindre, chacun pour soi, nos propres histoires. Elle voulait vivre sur une île, plantée dans l’eau. Elle rêvait d’y être entourée de palmiers et de cocotiers. Vivre au milieu d’un désert de sable fin doré comme des croissants au beurre. Son coeur la transportait au milieu d’un paradis sans serpents, sans cactus ni scorpions, ni aucune autre espèce d’êtres mortels qui pouvaient lui figurer la douleur, le mépris. Elle se désirait seule, accompagnée d’une ombre fluide, pour dormir et rien de plus, durant dix mille ans au moins.

Un soir chez Lange, Charles HORACE.